Le mauvais Compte d'Editeur va-t-il tuer le Compte d'Auteur ?En ce début de siècle, l'édition subit des mutations structurelles (concentrations et regroupements d'un côté, foisonnement et marginalisation dans l'édition indépendante de l'autre) mais aussi, depuis peu des changements insidieux dans l'éthique et l'approche du métier. Le livre à l'unité imprimé en numérique et la robotisation sur Internet ouvrent des perspectives inquiétantes qui, à terme, pourraient bien mettre à mal l'édition dans son ensemble. Les mauvais livres publiés en masse à peu d'exemplaires serviraient de repoussoir pour les lecteurs de la génération Internet, génération qui lit de moins en moins, qui zape sur des fragments du kaléidoscope culturel. Dans l'immédiat, c'est le modèle du compte d'auteur – arnaqueur ou pas – qui risque de faire les frais de cette évolution.
Le standard classique d'avant la révolution informatique : La Pensée Universelle (La PU) Rappelons que, dans l'édition à compte d'auteur – même dans le cas d'un bon contrat clair et sans surprise – le risque éditorial est maximum pour l'auteur, la perte d'argent quasi certaine. A l'inverse, l'opération devient positive pour le prestataire. Son bénéfice est réalisé dès l'instant où l'écrivain contracte. Dans les années 70, l'édition à compte d'auteur – dont le représentant emblématique se paraît du beau nom rassembleur de « La Pensée universelle » – fonctionnait sur le modèle économique et culturel de l'arnaque et de l'usine à pigeons. Compte d'auteur pur et dur (sans sélection), il s'agissait, pour reprendre la formule de feu Pierre-Jean Oswald, spécialisé dans la tonte du poète débutant, de faire croire à l'auteur qu'il était publié pour son talent. Or, le seul talent qui s'appréciait chez les auteurs, c'était leur capacité à signer le contrat et le chèque. 300 pages, 3 000 exemplaires, 30 000 francs (l'équivalent de 8 000 € en devises constantes) tel était le coût pour publier un roman à l'époque du C/A industriel PU ! La technique d'impression faisait appel à l'offset ou la typo. Il fallait tirer beaucoup pour 2 raisons : l'assimilation aux tirages et aux prix de vente des livres normaux ; le calcul de l'hypothétique bénéfice sur les 2 900 ex. mis en vente permettait de faire croire à une opération juteuse malgré le lourd investissement initial. Bien entendu la série des services – faits, mal faits ou pas faits – générait entre 96 et 99% d'invendus. La victime percevait entre 40 et 60% du prix de vente. Ces pourcentages conséquents sur des ventes dérisoires ne pesaient pas lourd dans sa poche. Au bout de 2 ans d'insuccès, l'écrivain était prié de récupérer à ses frais les invendus. Les coûts élevés de ces contrats entraînaient une forte déperdition : 80 % des manuscrits envoyés à ces officines s'échappaient. L'édition à compte d'auteur était réservée aux personnes relativement aisées et à quelques naïfs aveuglés par un ego surdimensionné ou par l'appât du gain. Ils se mettaient en difficultés financières sur plusieurs années. La révolution Entre 1990 et 2000, deux révolutions technologiques allaient permettre d'abaisser les coûts, donc de resserrer les mailles. Le C/A devenait financièrement attrayant pour une population plus modeste. La démocratisation du micro-ordinateur permet aux sociétés d'exiger la remise gratuite du texte saisi sur un traitement de texte. Elles s'économisent sur la saisie/composition. L'apparition concomitante des logiciels de mise en pages permit de réaliser épreuves et maquettes en interne. Exit typographes et linotypistes ! Ce fut ensuite, vers la fin de la décennie, l'évolution des super photocopieurs intégrant trieuse, colleuse et massicot. L'impression numérique était née. Les livres produits rivalisaient en qualité, en rapidité et en prix de revient avec ceux imprimés par offset. Il devenait possible de publier à moins de 500 copies tout en gagnant suffisamment d'argent. Le modèle actuel : L'édition à C/A Maq de la Société des écrivains On doit à Sébastien Brancq – qui ne l'était pas ! – la mise au point, de ce modèle critiquable. Il consiste à facturer au prix fort la réalisation de la maquette tout en faisant croire à l'auteur que la maison financera le tirage de lancement. En 1997, il crée La Société des écrivains dont le label maximalise le rapprochement avec la Société des gens de lettre et la Maison des écrivains, favorisant ainsi l'ambiguïté et le quiproquo. Depuis, une foule de prestataires de tous poils copient plus ou moins la méthode : citons au passage Amalthée, Bénévent, In Octavo, Thélès… 300 pages, 150 exemplaires, 3 000 € environ, c'est actuellement le coût de « l'Edition à C/A Maq » (Maq comme maquette), d'un roman. Or la maquette d'un roman équivalent revient entre 1 200 et 1600 euros selon les spécialistes. Le système s'appuie sur une petite tromperie qui valorise l'auteur. On lui dit que ce n'est pas du compte d'auteur – terme décrié et déconsidéré – et que le risque éditorial est partagé : il finance la maquette et l'éditeur prend en charge le tirage de lancement et toutes les opérations devant conduire à la réussite et à l'impression du vrai tirage initial. L'auteur débutant ignore que sa contribution va bien au-delà de la rémunération de la maquette. Le contrat lui octroie 20% des sommes encaissées. De ce fait, certains en déduisent que ce mode de publication obéit à la loi des 20/80, que l'éditeur mise 4 fois plus que lui. Erreur, dans le meilleur des cas, c'est l'inverse ! Le fin du fin, c'est que ce 1er tirage ne sert pas au lancement ! Le prestataire n'attribue que 10 ex. au Service de Presse. Il réserve le restant à la vente directe dans l'entourage de l'écrivain. Pour ce dernier l'édition à C/A Maq n'est pas de tout repos ! Sans forcer, l'éditeur touchera l'essentiel des recettes sur un livre qui ne lui aura rien coûté. Ce surplus consolide le modèle économique et les bénéfices annuels. Les débutants ne sont pas suffisamment armés pour comprendre les contradictions internes à l'offre. Persuadés d'avoir enfin trouvé un éditeur qui a apprécié leur œuvre, ils signent en masse et se satisfont des apparences : une couverture quadri et moins de coquilles qu'à l'époque de La PU. Bien entendu le C/A classique, bon ou mauvais, persiste chez certains prestataires de services. Et des éditeurs normaux se retrouvent épinglés comme éditeurs à compte d'auteur ultra abusif chaque fois qu'ils imposent l'achat d'une fraction du tirage en échange de la signature du contrat !
L'édition à compte d'éditeur limite (CEL) La typologie des contrats publiée sur le site de L'Oie plate détaille cette terminologie reprise d'un article que j'avais écrit avec Marc Autret dans le magazine Ecrire&Editer. Après la 1ère guerre d'Iraq, le Livre a connu une crise. Des éditeurs traditionnels ont cherché le moyen d'abaisser toujours plus les seuils de rentabilité afin de continuer à faire bouillir la marmite. Ils agissent sur 2 leviers : la réduction des tirages initiaux et l'abaissement des droits payés aux auteurs. L'Harmattan est l'initiateur des contrats à C/E à 0 % de droits d'auteur. Nous avons baptisé ce type de contrat light(1). Plusieurs petites maisons lui emboîtèrent le pas sur le 0 % sans toutefois franchir la ligne rouge du C/A. Dès 2000, deux nouvelles maisons tirent les conséquences ultimes de ces phénomènes. Publibook dans le domaine de l'édition à compte d'auteur à tirage limite (CAL) Sa méthode se résume à 300 pages, 300 euros, 5 exemplaires imprimés pour l'auteur et la vente en ligne sous forme numérique ou papier. Dés 2001, ce procédé génère d'énormes rancœurs chez les auteurs qui se sentent floués par le discours idyllique de commerciaux agressifs. La réalité éditoriale qui s'ensuit déçoit beaucoup. J'interviendrais vigoureusement dans Ecrire&Editer, ce qui me vaudra un procès en diffamation sans conséquence. Repris par le Petit Futé, Publibook, tout en maintenant le schéma économique initial a clarifié ses relations de prestataire pour la satisfaction apparente de la plupart de ses auteurs actuels. Manuscrit.com dans celui du CEL Cette maison, fondée par l'ex-imprimeur Nicolas Philippe, surfe sur la mise en ligne et la vente d'un grand nombre d'œuvres numérisées, quels qu'en soient (quasiment) leurs qualités littéraires et sur l'édition papier à la demande. Les coûts de fonctionnement sont réduits à la portion congrue par la standardisation des rapports auteurs/éditeur et le recours massif au sous-prolétariat de l'édition : les stagiaires. L'auteur signe un contrat de cession (C/E), il ne reçoit aucun exemplaire papier de son œuvre, mais il peut la voir sur le site. Ce n'est pas du C/A (l'auteur ne paie rien) mais cela reste une édition très passive avec un contrat contraignant. Comme la vente des livres numériques est encore balbutiante, l'auteur doit s'investir dans la promotion et la diffusion de la version papier. Il achète au prix fort les quantités qui lui sont nécessaires. Le turn-over très élevé des stagiaires génère maints dysfonctionnements et l'exaspération des auteurs les plus dynamiques. Les nouveaux CEL La société Edilivre, fondée en 2006 par François Guilmoto, se lance dans l'édition de littérature générale et la publication d'auteurs débutants à partir du même concept que Manuscrit.com avec 2 types de contrats et une incitation :
Dans le 1er contrat, une petite quantité d'ouvrages sera imprimée. Le second annonce expressément qu'il n'y a aucun premier tirage, le livre est imprimé à la demande. L'auteur est invité à s'en procurer moyennant une remise de 5 à 30% suivant la quantité mais en lui sucrant au passage les rétrocessions… rétrocessions que payent l'éditeur chaque fois qu'il vend avec remise à un libraire. Dans tous les cas de figure, Edilivre espère «développer avec l'auteur une véritable collaboration durant tout le processus éditorial ». C'est la condition d'une réussite économique qui rapportera 90 % à l'éditeur et 10 % à l'auteur. Ce discours collaborationniste cache, particulièrement dans le cas du second contrat, un non-dit. Edilivre attend énormément de l'activisme promotionnel et commercial de l'auteur une fois la maquette réalisée et mise du livre sur le site. Le mauvais compte d'éditeur est-il un modèle économique viable ? Comme on vient de le voir, le secteur de l'édition profite des technologies nouvelles pour abaisser les coûts de production et les seuils. Ces évolutions ont été maximisées dans le secteur des prestataires. Dans l'édition traditionnelle, ce sont les éditions de L'Harmattan qui ont ouvert le bal avec leur mauvais contrat à zéro %. Edilivre n'échappe pas à cette facilité. Après l'échec de Zéro Heure éditions (00H00.com), Manuscrit.com semble démontrer qu'il existe une solution – économiquement viable mais valorisant peu l'écrivain – dans le tout électronique. Cette solution s'appuie sur la publication à outrance (sélection minimale), la réduction drastique de l'éditorial et des coûts salariaux, le versement différé des droits aux auteurs (aucun argent tant que le seuil de 150 € de droits n'est pas atteint). En contrepartie, les auteurs se retrouvent livrés à eux-mêmes faute d'interlocuteur compétent. De plus, ils se sentent coincés par un contrat contraignant qui les oblige à soumettre leurs futurs manuscrits alors qu'ils pestent contre la passivité de la maison. Des forums d'écrivains regorgent de récriminations en ce sens. Edilivre a-t-il perçu les écueils de la formule Manuscrit.com ? Son processus est semblable : pas de sélection (c'est le discours sur la « découverte des nouveaux auteurs », « la liberté et le respect » de la Charte), peu de prestations hormis le maquettage standard et la mise sur site. Tirage initial nul : l'éditeur attend que l'auteur fasse de l'auto-promotion et de l'auto-diffusion. La société ne fait guère plus que le site d'auto-publication gratuite, Lulu.com mais en moins généreux(3). Lulu tient un simple discours de prestataire de l'autoédition. Edilivre fait payer cher l'identification à la norme. Edilivre est-il conscient que ses services sont aux usages de l'édition ce que la baguette industrielle est au pain Poilane ? Certainement, puisqu'il propose des contrats ultra-simplifiés et avec des facilités de résiliation. Ainsi, il s'évite les récriminations des mécontents. Pour conclure Si François Guilmoto administre la preuve de la viabilité économique d'un système médiocre mais capable de gommer la composante conflictuelle, les éditeurs à compte d'auteur ont du mouron à se faire. Pourquoi continuer à payer pour se faire publier sans sélection alors qu'on peut le faire gratuitement ? Dans tous les 2 cas, l'écrivant devra s'impliquer largement dans la promotion et la diffusion. Le Landerneau des Lettres méprise les imprudents qui recourent aux C/A trop visibles. Pour l'écrivain reconnu, le jeune auteur commet une faute déontologique à vouloir payer pour publier. Dans ces conditions les jeunes auteurs vont se dire : « Pourquoi passer pour le pigeon d'un prestataire décrié alors qu'on peut invoquer la caution du nouvel éditeur découvreur de jeunes talents » ? Les professionnels du C/A abusif, ceux qui doivent recourir en permanence à la publicité pour recruter des clients, devraient être les premiers à en pâtir. J'applaudis ! Ainsi, sans que notre Législateur mou(4) légifère, tout un pan du paysage éditorial pourrait s'éclaircir. Bien sûr, il restera tous les occasionnels : les éditeurs normaux forçant parfois leurs écrivains à acheter une partie du tirage. Ces chevaliers blancs arnaquent, mais souhaitent garder pignon sur rue littéraire avec l'aimable cécité du SNE. Il y a fort à parier que toute ces productions globalement faciles et facilitées, tous ces exutoires de garage, finissent par déteindre sur le milieu professionnel tout entier. Un jour, un jour c'est sûr… RG
(1) L'Harmattan a été l'inventeur également du « C/A conditionné sur contrat light ». Dans ce type de contrat, l'auteur cède l'essentiel de ses droits en échange de 0% sur les 1er tirages. Il doit fournir une maquette « bonne à imprimer » (ce qui lui coûte du temps et de l'argent) et acheter une fraction du tirage. Ces 2 conditions financières font basculer le C/E light initial dans le C/A abusif. (2) Cette collection est issue de la fusion d'une autre marque, Editeur indépendant, produite par F. Guilmoto. Pour en savoir plus sur l'homme lisez notre complice Marc Autret : (3) Lulu reverse en moyenne 40 % du prix au créateur ; Edilivre remise entre 5 et 30 % sur les commandes de l'auteur mais en lui sucrant les 10% de rétrocession. (4) Cela fait plus de 30 ans que le Conseil économique et social constatait que le système de l'édition à compte d'auteur recouvrait « un nid d'abus ». Que croyez-vous que fit le Législateur mou pour faire cesser ce scandale : de Lang à Albanel, en passant par Toubon, Tasca, Trautmann, Aillagon ou Donnedieu de Vabre, rien de rien ! Faut croire que le flou du secteur arrange les milieux culturels.
© loieplate - septembre 2008 |